3 Septembre 2024
"Les contradictions donc des jugements ne m’offensent pas
ni m’altèrent ; elles m’éveillent seulement et m’exercent. Nous fuyons la correction ; il s’y faudrait présenter et produire, notamment quand elle vient par forme de conférence, non de régence. A chaque opposition, on ne regarde pas si elle est juste, mais, à tort ou à raison, comment on s’en défera. Au lieu d’y tendre les bras, nous y tendons les griffes !
Je souffrirais d’être rudement heurté par mes amis : « Tu es un sot, tu rêves ». J’aime, entre les galants hommes, qu’on s’exprime courageusement, que les mots aillent où va la pensée. Il nous faut fortifier l’ouïe et la durcir contre cette tendreté du son cérémonieux des paroles.
J’aime une société et une familiarité forte, une amitié qui se flatte en l’âpreté et a la vigueur de son commerce, comme l’amour, aux morsures et égratignures sanglantes. Elle n’est pas assez vigoureuse et généreuse, si elle n’est querelleuse, si elle est civilisée et artificieuse, si elle craint le heurt et a ses allures contraintes.
Neque enim disputari sine reprehensione potest.
Quand on me contrarie, on éveille mon attention, non pas ma colère ; je m’avance vers celui qui me contredit, qui m’instruit. La cause de la vérité devrait être la cause commune à l’un et à l’autre."
Michel de Montaigne
« De l’art de Conférer » Les essais Livre III Chapitre VIII