11 Septembre 2024
Ancien directeur de cabinet d’Élisabeth Borne et ministre de la Santé d’Emmanuel Macron, Aurélien Rousseau a démissionné du gouvernement en décembre 2023 pour marquer son opposition à la loi immigration qui franchissait pour lui « toutes les lignes rouges ».
Élu député du Nouveau Front populaire (NFP) en juillet dernier, membre de Place publique siégeant avec les socialistes, il voit en la nomination de Michel Barnier au poste de premier ministre une « faute » et revient sur son parcours politique.
Emmanuel Macron a nommé Michel Barnier à Matignon. Qu’en pensez-vous ?
C’est une faute. C’est évidemment au président de nommer le premier ministre, mais il ne pouvait pas décider a priori que la force politique arrivée en tête, le Nouveau Front populaire, ne serait pas en capacité de gouverner. Il fallait faire confiance au débat au Parlement et respecter le vote des citoyens qui montre un rejet massif du macronisme. Mais le chef de l’État refuse toute remise en cause de sa politique et, au fond, de l’alternance.
Au final, la France se retrouve avec un gouvernement de droite après un succès électoral de la gauche. Pire : elle se retrouve avec un exécutif qui ne peut se maintenir qu’avec la bienveillance d’une extrême droite pourtant battue grâce au front républicain. Ce n’est pas juste une anomalie, cela suscite la colère : le RN est au centre du jeu politique alors que nous l’en avions sorti, et il va demander des gages qui vont peser sur les plus fragiles.
Vous avez été au cœur de la machine, en tant que directeur de cabinet d’Élisabeth Borne puis en tant que ministre de la Santé d’Emmanuel Macron, avant de claquer la porte. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le macronisme ?
Je n’ai jamais été « macroniste », j’ai toujours pensé qu’il y avait une droite et une gauche. Lorsque j’étais à Matignon, j’estimais qu’il y avait des espaces politiques où il était possible d’être utile. Je ne rejette pas tout ce qui a été fait, mais peut-être aurais-je dû marquer plus tôt certains désaccords, même lorsque j’étais un collaborateur et non un responsable politique.
Sur la réforme des retraites, je me suis battu jusqu’au bout pour trouver des accords avec les organisations syndicales. Mais je n’ai pas réussi. Puis je suis devenu ministre de la Santé, là encore persuadé que je pouvais obtenir des avancées. Après cinq mois, j’ai quitté le gouvernement car la loi immigration franchissait pour moi toutes les lignes rouges. Les personnes qui travaillent ont le droit d’avoir un titre de séjour dans notre pays, et toute personne a le droit d’être soignée.
Le texte du gouvernement acceptait de franchir le pas de la préférence nationale voulue par l’extrême droite. C’est insupportable. Ce n’est pas en allant sur le terrain du RN, en reprenant ses mots, que nous gagnerons face à lui la bataille culturelle. Bien au contraire. J’ai donc démissionné sans hésiter. Et je constate que, depuis, la politique a toujours penché à droite. Il y a eu la loi immigration, il y a eu la dissolution qui mettait le RN dans les meilleures dispositions possible. Et il y a aujourd’hui un futur gouvernement qui sera dans une situation inédite de soutien sans participation du RN.
Votre parcours peut surprendre : vous avez été militant communiste avant d’être haut fonctionnaire, ministre de Macron, puis désormais député NFP. Au fond, quelle est votre colonne vertébrale politique ?
J’ai grandi politiquement dans le communisme municipal. J’ai milité au PCF, j’ai été collaborateur de Pierre Mansat, élu communiste, puis, après l’ENA, j’ai travaillé auprès de Bertrand Delanoë avec cette culture d’être utile ici et maintenant. C’est ce qui a conduit les communistes en 1981 ou 1997 à participer au gouvernement. J’ai aussi été directeur général de l’Agence régionale de santé d’Île-de-France.
J’appliquais les décisions du gouvernement et j’ai porté à mon échelle une politique dont je suis fier pendant le Covid, notamment sur le dépistage et la vaccination en Seine-Saint-Denis… Je salue d’ailleurs la solidité de l’exécutif dans cette crise hors norme. Par ailleurs, je rejoins la culture du PCF selon laquelle il faut « connaître l’État » si l’on veut un jour gouverner.
Comment voyez-vous la suite de votre engagement ?
Je veux contribuer au réarmement politique et idéologique de la gauche. Par exemple, notre système de protection sociale repose sur la création de valeur par le travail. Or, dans tous les champs de la société, le rapport au travail bouge. Il n’est pas perçu par tous comme un facteur d’émancipation. Nous devons travailler sur ce sujet. Par ailleurs, de nouveaux risques sociaux existent, nous devons délibérer des choix de socialisation.
En tant que député, je compte porter la question de la prévention : notre système de santé doit être beaucoup plus préventif et, pour y parvenir, il doit prendre bien plus en compte les inégalités sociales de santé. Nous devons investir massivement dans la prévention pour faire reculer l’obésité, véritable fléau de santé publique qui touche d’abord les populations les plus précaires.
Quel chemin défendez-vous à gauche ?
Nous devons nous élargir et nous préparer à gouverner. Il ne faut surtout pas attendre 2027 pour agir, car les coups vont pleuvoir. Nous devons nous forger un socle commun et ouvrir notre centre de gravité. L’idée selon laquelle la discussion serait toujours le préalable à une trahison est délétère. Il faut dialoguer.
La gauche doit montrer qu’elle est rassurante, qu’elle peut gouverner et faire des transformations en profondeur sans que le pays ne soit à feu et à sang. Je crains par exemple que Marine Le Pen ne l’emporte si c’est le discours de la FI qui devient central au NFP. Il faut aussi que la gauche se parle beaucoup plus, et qu’elle assume de prendre le risque de l’exercice du pouvoir dans sa diversité.
Interview réalisé par Margot Bonnery et Aurélien Soucheyre
L'Humanité 11 septembre 2024